Accès équitable : L’expansion rapide du secteur financier aide-t-elle la Côte d’Ivoire à atteindre une totale inclusion financière ?

Felipe Martin|Aug, 2016

Cinq ans après la crise postélectorale sanglante, la Côte d’Ivoire a atteint une stabilité politique et économique, bien qu’une réconciliation nationale complète reste l’un des plus grands défis qu’affronte le pays. Avec un taux de croissance annuel de 9 % au cours des trois dernières années, la Côte d’Ivoire est une des économies les plus dynamiques du continent africain, grâce à un secteur agricole très performant et à des investissements étrangers qui soutiennent la reconstruction de l’infrastructure locale[1].

Derrière ces tendances macro-économiques positives, nous trouvons un secteur financier dynamique, innovant et en pleine évolution. Mais le pays progresse-t-il vers l’inclusion financière de tous les Ivoiriens à travers le pays ? Quel est l’état de l’inégalité des chances d’accès aux services financiers entre une personne vivant à Abidjan et un habitant de Kouto dans le nord du pays ? Quelle est la situation du secteur de la microfinance dans le processus d’assainissement entrepris par le gouvernement il y a quelques années ? Et comment l’expansion rapide des services d’argent mobile a-t-elle une incidence sur tout le panorama de l’accès financier ?

Après la publication initiale de la cartographie analytique sur la Côte d’Ivoire en 2013, MIX lance aujourd’hui une version actualisée de ces tableaux de bord, permettant d’explorer certaines des questions clés concernant l’inclusion financière.

 

L’expansion du secteur bancaire

Au cours des deux dernières années, les activités du secteur bancaire ont connu une expansion rapide en matière d’accès et de produits. De nouvelles sociétés, principalement des holdings (société faîtière ou société de portefeuille) africaines, ont acquis des licences d’exploitation dans le pays et ont ouvert des filiales. Il y a maintenant 24 banques actives en Côte d’Ivoire, avec un nombre de points d’accès passant de 255 en 2013 à 318 en 2015, soit une hausse de 21 %.  

Comme dans d’autres pays de la région[2], les points d’accès à la banque restent fortement concentrés dans la capitale, Abidjan (55,7 %) et dans les grandes villes telles que San Pedro, Bouaké, Gagnoa, Daloa, Yamoussoukro et Korhogo (représentant à elles toutes 14,7 %). Une faible densité de population en milieu rural et des moyens d’identification personnelle peu fiables constituent les principales raisons pour lesquelles les banques se concentrent en zones urbaines.         

Figure 1

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 L’expansion du secteur bancaire est également soutenue par des partenariats novateurs avec les opérateurs de réseau mobile. Citons par exemple le service « Cardless » [3] (sans carte bancaire), une collaboration permettant aux utilisateurs de MTN Mobile Money de retirer de l’argent aux guichets automatiques du réseau, grâce à leur téléphone portable. Ce partenariat, le premier du genre en Afrique de l’Ouest, démontre l’évolution du secteur bancaire, non seulement en termes de présence physique, mais aussi dans l’adoption d’une nouvelle approche pour atteindre plus de clients.

 

La contribution des institutions de microfinance à un accès financier accru

 

La pérennité de la microfinance en Côte d’Ivoire est encore en chantier. Le processus d’assainissement, engagé par la cellule de surveillance de la microfinance au ministère de l’Économie et des Finances, la Direction de la microfinance, est toujours en cours, et plusieurs institutions de microfinance (IMF) se sont vu retirer leur licence d’exploitation au cours des deux dernières années[4], ce qui a conduit à la fermeture de points d’accès au financement. Tandis que 62 IMF avaient conservé leur licence en 2015, neuf d’entre elles avaient suspendu leurs activités, huit ne sont plus considérées comme viables, et quelques autres sont sur le point de perdre leur licence.

Nous avons recueilli des informations sur les 28 IMF les plus importantes, ce qui représente 251 points de service, dont nous avons pu constater, sans surprise, une concentration relativement élevée à Abidjan : 30 % des points d’accès sont situés dans la capitale, au service de la clientèle urbaine. Néanmoins, des IMF fournissent aussi un accès aux services financiers en zones rurales et mal desservies du pays, notamment dans les régions de l’Est et du Nord-Ouest (voir Figure 2).

Figure 2

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La dimension institutionnelle est un attribut clé qui affecte grandement les possibilités et les enjeux de la microfinance. La plupart des IMF de Côte d’Ivoire sont de petite taille (de 1 à 5 points d’accès) et ne sont pas en mesure de réaliser des économies d’échelle pour améliorer leur pérennité ou pour développer toute une gamme de services financiers appropriés.

Figure 3

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Bien que les indicateurs généraux d’exploitation, tels que le nombre de clients, les dépôts, le portefeuille de prêts bruts ou les prêts accordés, soient toujours en augmentation[5], les indicateurs de risque restent élevés (le portefeuille à risque de plus de 30 jours est supérieur à 10 %). Un autre facteur de risque qui peut affecter l’accès de la microfinance, c’est que le plus grand fournisseur, UNACOOPEC-CI, la seule entreprise qui représente plus de 50 points d’accès dans le tableau ci-dessus, est mise sous administration provisoire depuis 2013. Le gouvernement a récemment mis en œuvre un plan de redressement[6] pour accompagner la restructuration et la recapitalisation, afin d’assurer la stabilité du secteur.

Le secteur de la microfinance semble également vouloir développer des stratégies novatrices permettant d’élargir l’accès. Dans notre première version[7], nous nous étions demandés s’il était possible que les IMF s’associent à d’autres acteurs en Côte d’Ivoire, pour atteindre les personnes mal desservies. Et jusqu’à présent, la réponse est affirmative. Les IMF ont commencé à établir des partenariats avec les réseaux mobiles et les opérateurs de transfert d’argent afin d’étendre leur portée. Le groupe MicroCred Côte d’Ivoire s’est associé à Wari pour permettre à ses clients de déposer de l’argent sur leur compte d’épargne de MicroCred Côte d’Ivoire en utilisant l’un des plus de 2 000 points d’accès de Wari[8]. Les clients d’Advans Côte d’Ivoire disposent d’un service similaire par le biais du réseau d’agents de distribution de MTN Mobile Money[9]. Advans CI travaille également avec des coopératives de cacao à mettre en place des paiements numériques aux producteurs[10].

Néanmoins, il reste beaucoup à faire pour garantir la pérennité du secteur de la microfinance avec des institutions viables et consolidées, offrant des services aux clients à faibles revenus. À cette fin, le tableau de bord actualisé FINclusionLab pour la Côte d’Ivoire est un outil analytique d’évaluation de l’impact du programme d’assainissement, de la diminution du nombre d’institutions et de points d’accès, des risques que représente une IFM surdimensionnée disposant d’une part de marché énorme, et de la répartition actuelle des points de service à travers les régions. Comprendre ces différents aspects du marché peut aider les décideurs à identifier et à aider les zones mal desservies.

 

L’écosystème des services financiers numériques

Selon un rapport de la Banque centrale des états de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), la Côte d’Ivoire est le plus grand marché de services financiers numériques dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) quant au nombre de comptes (plus 9 millions), de paiement de factures (plus 3 millions de transactions), et de recharge de porte-monnaie électronique (plus 47 millions de transactions) [11]. Le marché des services financiers numériques de Côte d’Ivoire représente plus de 50 % des opérations dans la région en ce qui concerne ces trois activités.

Bien que nous n’ayons pas pu recueillir de données sur les points d’accès des deux grands acteurs, Orange Money et MTN Mobile Money, nous avons réussi à collecter des données sur les 3 102 points de service de Moov, un opérateur de téléphonie mobile, et de Celpaid et Qash Services, deux émetteurs de monnaie électronique. Ces chiffres confirment l’évolution rapide du paysage financier numérique au cours des deux dernières années (nous n’avions répertorié que 847 points d’accès en 2013). Pour comprendre comment le marché des services financiers numérique est devenu la pierre angulaire du système financier ivoirien, nous avons examiné certaines des caractéristiques institutionnelles.

Notre collecte de données met en relief que les prestataires de services financiers numériques sont de loin le type de fournisseurs financiers le plus important dans tous les districts.

Figure 4

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En revanche, l’expansion rapide des prestataires de services financiers numériques est fortement concentrée à Abidjan, où se trouvent 63 % de tous les points d’accès du pays. À Abidjan, cela représente 4,1 points d’accès aux services financiers numériques pour 10 000 habitants, alors que seuls 9 des 107 autres départements ont plus d’un point de service pour 10 000 habitants.

                            Figure 5                                                                        Figure 6

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Les opérations les plus courantes, comme dans beaucoup d’autres pays, sont les dépôts et retraits d’argent, les virements entre personnes (P2P), le paiement de factures et l’achat de temps d’antenne. Toutefois, les opérateurs de réseau mobile développent également de nouveaux produits et services en partenariat avec les banques et les IMF, tel que l’indique la section susmentionnée, et offrent des virements intrarégionaux entre la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Mali, le Bénin et le Sénégal, où certains des opérateurs de réseau mobile sont également en opération[12].

En outre, la Côte d’Ivoire a permis récemment le règlement des frais d’inscription scolaires à travers le paiement mobile, qui met en lumière la collaboration entre le gouvernement et les opérateurs[13]. La fonction de paiement « de personne à gouvernement » (P2G) et l’expansion de l’écosystème des services financiers numériques montrent la marche à suivre pour atteindre les objectifs nationaux d’inclusion financière.

Le marché des services financiers numériques croît rapidement en Côte d’Ivoire, avec des produits et services innovants, et une part de marché énorme en termes de points de service (une estimation de plus de 15 000 unités) par rapport à celle des banques et des IMF. Les crises politiques et économiques récentes ont affecté la confiance des Ivoiriens dans le système financier traditionnel et expliquent en partie leur préférence pour ces options numériques plus récentes. Toutefois, le secteur doit affronter certains défis pour avancer. Les prestataires espèrent continuer à diversifier leurs produits et les rendre plus accessibles à un large éventail de personnes. Ils devront également centrer leur approche sur les clients, dont l’inactivité reste assez élevée, avec plus de 50 % d’entre eux n’utilisant pas leurs comptes durant 90 jours[14].

 

Conclusion

Au cours des deux dernières années, nous avons vu une croissance importante du nombre de points d’accès au financement en Côte d’Ivoire, principalement soutenue par l’expansion des prestataires de services financiers numériques et, dans une moindre mesure, par les filiales de banque commerciale récemment ouvertes. Le secteur de la microfinance termine son processus d’assainissement, et ferme certains établissements et certains points d’accès, alors qu’au même moment, certaines IMF travaillent à offrir une large gamme de produits innovants pour améliorer l’accessibilité de leurs clients au travers de services numériques.

Figure 7

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Le pays présente une amélioration générale en termes de points d’accès au financement ; cependant, la réalité peut considérablement varier selon le lieu de résidence des Ivoiriens. Nous voyons que les districts disposant du plus grand nombre de points d’accès ne sont pas nécessairement les districts ayant le meilleur accès. Alors que l’inclusion financière en Côte d’Ivoire s’améliore nettement, la situation géographique joue encore un rôle démesuré pour déterminer l’accès individuel aux services financiers.

 


[1] http://data.worldbank.org/country/cote-divoire

[2] Sénégal:http://finclusionlab.org/blog/new-meets-old-how-mobile-agents-and-mfis-are-shaping-financial-inclusion-senegal

Bénin: http://finclusionlab.org/blog/mfis-breaking-down-barriers-financial-inclusion-benin

[3] http://www.caissepargne.ci/articles/109.pdf

[4] http://www.apsfd.ci/nos-membres/donnees-statistiques

[5] http://www.bceao.int/Indicateurs-des-SFD-de-l-UMOA-2015.html

[6] http://sondage.tresor.gouv.ci/c/index.php/plus/liens-utiles/53-actualites/revue-de-presse/937-microfinance-l-etat-adopte-un-plan-de-redressement-de-l-unacoopec-ci

[7] http://finclusionlab.org/blog/state-financial-inclusion-ivory-coast-aftermath-crisis

[8] http://www.microcredgroup.com/wp-content/uploads/2015/09/RA-C%C3%B4te-dIvoire-2015.pdf

[9] http://www.advanscotedivoire.com/index.php?id=259

[10] http://www.cgap.org/blog/cocoa-producers-c%C3%B4te-d%E2%80%99ivoire-cash-vs-digital

[11] http://www.bceao.int/IMG/pdf/rapport_annuel_sur_les_services_financiers_via_la_telephonie_mobile.pdf

[12] http://www.orange.ci/orange-money/transfert-intra-regional.html   et  http://www.mtn.ci/MTNCI/mobile_money-521-0.html

[13] http://www.gsma.com/mobilefordevelopment/wp-content/uploads/2015/10/2015_GSMA_Paying-school-fees-with-mobile-money-in-Cote-dIvoire.pdf

[14]http://www.ifc.org/wps/wcm/connect/fe1c69804aa2b52e9f60df9c54e94b00/Final+CDI+Inactivity+Report+ENGLISH.pdf?MOD=AJPERES